Des deux côtés du miroir
Offshore

On dit que Lewis Carroll n’a pu écrire les aventures d’Alice que tant qu’il fut obsédé par les problèmes de l’enfance. Il lui fallut deux voyages : Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir. Quant à Marcel Proust, dont le souvenir de l’enfance déploie la puissance des métaphores et des signes, son mouvement est celui d’une traversée, celle de La recherche.
Jeanne Susplugas parle d’enfance c’est-à-dire d’un monde où tout est possible, où le plus insolite devient « naturel ». Alice qui entre dans un terrier de lapin ne se pose pas la question de sa taille, ni que le lapin lui cause, mais qu’il ait un gilet dans lequel il glisse une montre à gousset. Le monde invraisemblable des possibles. C’est de cette idée qu’il faut partir pour observer les images fixes et mobiles de l’artiste.
Ses fameuses séries photographiques sur les médicaments étaient déjà les témoins de ce devenir : comment une si petite chose peut-elle engendrer de si grandes modifications biologiques dont l’effet se manifeste sur le comportement ? Il ne faut pas parler de ces séries comme d’une thématique, mais bien de ce qui court dans tout son travail : la forme peut bien changer, c’est toujours Alice qui est là. Autrement dit, rien de plus plastique que les devenirs du « tout est possible ».
Les œuvres prennent leur force du fond de l’enfance (événements, anamnèse) qui a son propre rythme, celui du corps. Le médicament était l’une de ses modulations. L’enfance est rythme par essence : la montre du lapin n’indique pas l’heure ! « Pourquoi l’indiquerait-elle ?» réplique Alice.
Dans cette exposition, Jeanne Susplugas présente d’autres modulations du corps : sexualités et détails.
Come to me (vidéo. 2004. 1’20) est un hommage aux poupées de Hans Bellmer. Forme plastique par excellence, la poupée est ici une chimère : corps de poupée et de femme fragmentés reflétés dans un miroir à l’horizontale, déployant sa théâtralité par la levée d’une porte de verre comme celle du rideau rouge sur la scène.
Dissolution (vidéo. 2003. 7’10) montre les doigts d’une femme : le vernis rouge disparaît à chaque fois qu’il sort d’un flacon opaque de dissolvant. Lorsque l’action de pénétration cesse, le flacon tombe, le liquide se répand, et laisse voir au fond une petite éponge qui a absorbé tout le vernis.
The pink house (2001), petite maison rose changeant sa fonction au gré de ses installations, rappelle le monde imaginaire des poupées et souligne que les devenirs sont des séries de passages entre un dedans et un dehors.
Une cinquantaine de dessins (1999-2004) affirme la présence du corps toujours dans une fragmentation qui laisse le regard étranger parfois à ce qu’il peut en reconnaître.
Comment voir dans ce court descriptif l’enfance, le rythme ? Par l’insistance du corps. Le corps est toujours l’opération d’une modification interne et d’un changement externe. Un monde fantastique et inquiétant de croissance et de décroissance. L’obsession du corps est celle de l’enfance où tous les changements laissent une trace permanente et enfouie dans chacune de ses métamorphoses.
La dialectique de l’œuvre de Jeanne Susplugas est ce théâtre de la plasticité qui joue à la surface et fait surgir les dedans et les dehors de l’organique comme du psychologique. Chaque image est un événement du corps qui le fait devenir autre. À chacune de ses mutations, la forme change parce que l’événement fait plier le corps à sa nouvelle apparence. Dedans et dehors tout en surface comme ce corps étrange qui se reflète dans un miroir, des deux côtés.
Corinne Rondeau, maître de conférences, Esthétique et sciences de l’art, Centre de formation et de recherches universitaires de Nîmes.

Corinne Rondeau
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