Jeanne Susplugas
Month of Photography, Bratislava

On dit des drogues qu'elles sont dures ou douces, comme si on parlait des poils d'une brosse à dents. Deux mêmes mots pour qualifier deux objets bien différents : la langue est définitivement curieuse. C'est elle d'ailleurs - sinon la même, du moins son homonyme - qui sert ordinairement de réceptacleà l'ingurgitation des pilules, cachets et autres médicaments dont on se gargarise bien volontiers aujourd'hui. Jeanne Susplugas a fait à ce propos une vidéo dont l'apparente naïveté fictionnelle le dispute à la violence suggérée du réel. Celle-ci montre un enfant qui se bourre de l'un de ces médicaments si chers aux adultes. L'air de rien, il les enfile dans sa
bouche comme si c'était de délicieux et inoffensifs bonbons. Pris de face, plein pot sur son visage, on le voit qui les engloutit l'un après l'autre, tranquillement, sereinement, non sans une certaine sensualité. Tout l'art de Jeanne Susplugas réside dans cet écart entre innocence enfantine et mise en danger du corps. Ce faisant, elle nous parle de l'intime, c'est-à-dire de nous-mêmes au plus loin de notre for intérieur (intime n'est autre que la forme superlative d'intérieur), nous mettant en face de notre propre
histoire, sans tabou, ni retenue. Photographe, l'artiste développe une ouvre tout aussi troublante, exploitant notamment les richesses plastiques des médicaments et autres poudres sulfureuses - que rien ne distingue de celle de Perlimpinpin - pour les instruire à l'ordre de paysages inédits. Leur matière et leur forme sont alors reversées au service d'une production d'images dont la beauté est inversement proportionnelle à leur caractère de nocivité, l'artiste s'appliquant à en excéder l'aspect esthétique. Ainsi donc, la démarche de Jeanne Susplugas - qui en appelle aussi au dessin -
cultive-t-elle nombre de paradoxes et de contraires qui nous déterminent. Sa façon de mettre toujours en exergue notre rapport au corps dans toute sa sensualité tout en s'attachant à ne rien perdre du merveilleux qui fait toute la raison d'être d'Alice la conduit à constituer une ouvre ambiguë qui balance entre critique et esthétique, entre être et paraître, entre ignorance et connaissance. Une ouvre inventive et ludique, aussi.

Philippe Piguet
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