On parle généralement de médicaments lorsqu’il s’agit du travail de JS. C’est vrai, il esn est question. On cite aussi, souvent, la profession de ses parents : petite, Jeanne jouait avec les microscopes du laboratoire où exerçaient ses parents, expérimentait des mélanges chimiques, et connaissait les formules pharmaceutiques aussi bien que les autres petites filles les paroles du dernier tube à la mode.
Pourquoi s’attarder sur de telles obsessions lorsqu’il s’agit du travail de Jeanne Susplugas ? D’autres artistes, utilisent autant de médicament, sans forcément susciter les mêmes questionnements. Et pourtant, l’utilisation singulière des médicaments chez JS incite à se demander s’il est question chez elle d’habitude ou de fascination.
Probablement des deux. L’environnement particulier dans lequel l’artiste a grandi, où la manipulation et l’observation de substances médicamenteuses aiguisait les sens d’une petite fille certainement, ravie de pouvoir jouer dans un monde interdit, voir dangereux. De cela, JS en a l’habitude. Mais qu’en est-il lorsque l’artiste photographie les comprimés pour ce qu’ils sont ? Des médicaments. Des traitements. Bénéfiques quand ils guérissent ou soulagent, mais dangereux lorsqu’ils risquent d’entraîner une dépendance. L’artiste les traite d’abord comme de simples sujets, « quotidiens », étrangement familiers. Puis les pilules apparaissent progressivement à l’artiste comme des objets de désir, valorisés par de savantes mises en scène imaginées par des laboratoires pharmaceutiques soucieux de réaliser des profits.
Sans jamais créer d’environnement narratif, JS invente ses propres mises en scène. En cadrant le sujet en plans très rapprochés et sans pieds, elle se penche au dessus de l’objet, le souffle coupé. Le processus de travail s’apparente alors à une endurance physique grâce à laquelle l’artiste saisit singulièrement l’expression de ses modèles inanimés. Jeanne Susplugas déplace le sujet et l’isole. Elle entre dans le corps de l’objet.
Aujourd’hui Jeanne Susplugas expérimente d’autres formes de travail et de représentation, sans toutefois délaisser l’objet de son attention. L’esthétique des médicaments, l’emballage, les publicités, les couleurs et les formes : voilà ce qui l’attirent, tout comme l’application des laboratoires à créer un décorum suffisamment élaboré pour faire oublier aux « clients »le goût ou les raisons d’une surconsommation de médicaments. Bien emballée, la pilule passe mieux. On le sait. On l’observe. Et rapidement,, le médicament devient un objet affectif. Parce qu’il attire et rassure.
« Addicted », voici le titre chargé de sens, de la nouvelles série de diapositives réalisée tout récemment. Composée d’une centaine de portraits présentés en double projection, « Addicted » traite davantage du médicament sur le point d’ête avalé, que du portrait. Les pilules figurent littéralement au centre des photographies. Prescrites contre les maux de tête, contre les brûlures d’estomac, contre la fatigue, contre la prise de poids. Pour se sentir mieux, pour se sentir bien. Pour se réveiller ou pour s’endormir. Aucune indication n’apparaît sur les raisons de cette consommation parfois effrénée, excepté dans l’attitude ou l’apparence des personnes photographiées.
Les portraits défilent. Rapidement. S’agit-il d’une mise en garde ou d’un regard attendri sur l’innocence et la légèreté de ces gestes troublants ? Jeanne Susplugas laisse subtilement planer le doute. Les sentiments se mêlent, et la cadence frénétique des différents portraits, les amène progressivement à disparaître au profit d’images au caractère générique. Universel.
A côté, d’autres visages apparaissent paisiblement. Ceux-là s’observent. On les compare : ici de jeunes visages amusés, exhibant sans embarras les pilules posées sur des langues saillants. Là d’autres figures, malades ou gênées, montrant péniblement l’objet sensé apaiser leur malaise ; chaque portrait raconte une histoire. Universelle et individuelle. Mais les expressions de chaque individu indiquent finalement peu de choses si l’on s’attarde sur la présence des médicaments. Toujours placés au centre du visage, au cœur de l’intimité, ce sont eux qui révèlent le caractère des personnes à travers leurs comportements.
Les apparitions médicales autrefois évanescentes, se plantent aujourd’hui au centre des figures. Au centre des images. Tout comme la présence humaine autrefois reléguée, occupe désormais une place prépondérante dans le travail de Susplugas ; le corps semble incarner dans ses dernières œuvres, l’outil qui lierait le sujet au spectateur. Ou peut-être que le corps c’est-à-dire l’autre, permettrait avant tout à l’artiste de s’extraire d’un exercice solitaire, dans lequel l’objet immobile ne serait plus isolé mais révélé par la présence humaine. Une présence aimée, un interlocuteur avec lequel l’artiste semble vouloir développer de nouvelles pratiques.
Plus vivantes.
Medicines is the word commonly used when dealing with Jeanne Susplugas’s work. Her parents’ profession is also very often mentioned; when a little girl, Jeanne used to play with the microscopes in the laboratory where her parents practised, used to experiment chemical combinations, and know pharmaceutical formulas as well as the other little girls knew the words of the latest hits.
Why linger on such obsessions when dealing with Jeanne Susplugas’s work? Other artists use as many medicines without necessarily triggering the same questions. Yet, Jeanne Susplugas’s singular use of medicines may have one wonder if it has to do with routine or fascination.
Both, probably. The peculiar environment in which the artist grew up, where the handling and the observation of medicinal substances honed the senses of a little girl who certainly was delighted to play in a forbidden, even dangerous universe. Jeanne Susplugas is quite used to that. But what is at stake when the artiste takes photos of tablets for what they are? Medicines, treatments, beneficial when they cure or relieve, but dangerous when they can induce addiction. The artist first treats them as simple subjects, daily ones, strangely familiar. Then the pills progressively appear in her eyes as objects of desire, emphasized through clever stagecraft by pharmaceutical laboratories whose aim is to make profits.
Without ever creating any narrative environment, Jeanne Susplugas invents her own staging. Through a very close framing of the subject, she leans over it, breathless. The work in progress then gets very close to physical endurance, thanks to which the artist manages to grasp the expression of her inanimate models in a very singular way. Jeanne Susplugas shifts the subject and isolates it. She gets into the body of the object.
Today Jeanne Susplugas is experimenting new forms of work and representation, yet without taking her attention away from the object. The aesthetics of medicines, packaging, advertisements, colours and shapes: that is what she is interested in as well as in the laboratories’ motivation to create a sufficiently elaborate decorum in order to make “customers” forget their taste or their reasons to over consume medicines. When well packaged, the pill is also well sweetened. It is a fact, it is observed, and the medicine soon becomes an affective item, because it is a source of attraction and comfort.
“Addicted”, such is the meaningful title of the recently completed series of slides. Composed of about a hundred portraits shown in double screening, “Addicted” is more about the medicine on the verge of being swallowed than about the portrait. Pills actually occupy the centre of the photographs. Prescribed for headaches, stomach-aches, fatigue, overweight, feeling better, feeling food, waking up or falling asleep. No warning is present about the reasons of that sometimes frantic consumption, except in the attitude or the appearance of the persons photographed.
The portraits go, rapidly. Is it a warning or a benevolent glance over the innocence and the lightness of those troubling gestures? Jeanne Susplugas lets a subtle doubt linger about her works. Feelings are getting mixed, and the frantic rhythm of the different portraits leads them into becoming absorbed into generic or universal images.
Nearby, other faces appear peacefully. Those are to be observed, to be compared. Here, young amused faces boldly exhibit tongue-stuck pills; there other faces, sick or embarrassed, painfully show the object which is supposed to ease their discomfort. Each face tells a story, a universal or an individual one, ,but the expressions of each individual finally indicate very little if one focuses too long on the presence of medicines; always placed in the centre of the faces, at the heart of their intimacy, they do reveal the personalities of the people through their behaviours.
Some medical images, once evanescent, now stand in the middle of the pictures, in their very centre. It is the same with human presence, which, once relegated, now takes a major place in Susplugas’s work, insofar as the body seems to get embodied in the latest pieces, as the tool that would link the subject to the watcher. Or perhaps it is the body, which could be considered as the other, that would before all allow the artiste to get away from a solitary exercise, in which the motionless object would no longer be isolated, but revealed through the presence of Man. An animated presence, someone to talk to, with whom the artist seems to be eager to develop new and more lively practises.