Jeanne Susplugas A la limite
Saison Vidéo 2006

Mo Gourmelon : L’ambiance de For your eyes est douce amère. J’ai en tête un dessin d’Alain Séchas. Dans la famille Les chats : le père Peace, la mère Love et les enfants Murder, Suicide, Bitch, Gore… Un rire jaune. Ton film associe également la candeur à la violence…

Jeanne Susplugas : C’est amusant que tu me parles d’Alain Séchas car je l’ai rencontré hier à un dîner et j’ai beaucoup aimé discuter avec lui !
C’est vrai que For your eyes se situe à la lisière, entre innocence et cruauté. J’essaie toujours dans mon travail de me situer à la limite des choses. Que ce soit dans les dessins, les photographies, les installations ou la vidéo. Il y a toujours un aspect séduisant au premier abord, engendré par les couleurs, la sensualité, les formes douces et arrondies… mais à deuxième vue, les images que j’offre à voir se changent en quelque chose de beaucoup plus inquiétant.
Dans ce film, mêlant vidéo et animation, les protagonistes – fillettes un
peu étranges – sont séduisantes et innocentes. Deux caractéristiques que l’on associe précisément et communément à cette époque de la vie. Mais finalement chaque petite scène se révèle cruelle et sanglante.
Ici, on pourrait en effet faire une sorte d’analogie avec les prénoms d’Alain Séchas, deux des petites filles pourraient être Murder, l’une Suicide. L’une d’entre elles pose un problème car on ne sait pas trop si elle s’est pendue ou si elle a subi les sévices de cet être inquiétant du premier plan.
Même si j’aborde des thèmes pas toujours très drôles, j’essaie de les traiter avec un soupçon d’humour et de cynisme. En principe, les gens rigolent face à ce film, par exemple lors du gros plan sur les jambes poilues d’une des petites filles !

MG : Ce film ne me fait pas spécialement rire peut-être parce que j’écoute avec beaucoup d’attention les paroles de la chanson. Quand j’étais au lycée, mes copains suivaient la mélodie, d’emblée je me suis beaucoup attaché aux paroles. Le lancinant « Nobody cares » quelle que soit la tentative d’épanchement avoue un insistant sentiment de solitude et cela malgré les dessins apparemment réjouissants. Ces yeux de la poupée de couleurs différentes qui s’ouvrent et se ferment jouent aussi le rôle d’un couperet.

JS : Non il n’est pas spécialement drôle mais il me fait rire ! enfin ça dépend des moments, si on le regarde vraiment en écoutant la musique, alors il est franchement déprimant.
Je voulais qu’une chanson soit spécialement écrite pour ce film. J’avais déjà collaboré plusieurs fois avec le compositeur Ramuntcho Matta, pour des sons et installations sonores. Dans les années 80, il s’est fait connaître, entre autre, grâce à des tubes pop qu’il a écrit et composé. J’avais envie qu’il renoue avec la chanson et je savais que cet univers lui plairait. On a beaucoup parlé de ce que je voulais et de ce qui devait se dégager de cette musique. Il a parfaitement collé à ma demande. Ceci grâce au fait que nous entretenons une relation privilégiée. D’ailleurs, les paroles de la chanson reprennent des phrases que je prononce de manière récurrente ! car j’ai souvent l’impression que « nobody cares, nobody cares ».
Le sentiment de solitude est souvent présent dans mon travail. En 1999, par exemple, j’ai fait une vidéo qui s’appelle d’ailleurs « Solitude ». C’est un gros plan sur un médicament qui tombe dans un verre d’eau et qui se dissout lentement dans un bruit familier, comme un chuchotement. On sent la solitude liée à la maladie car finalement, face à la douleur, on est toujours seul, face à soi-même. Cette solitude est aussi présente dans d’autres vidéos comme « The bath » ou « In the plane ».
Les yeux de la poupée s’ouvrent et se ferment, rythmant ainsi les mini narrations. Ce sont des histoires courtes, des rêves, des fantasmes, des sortes de carnets intimes. Ces yeux de couleurs différentes appartiennent-ils à la même ou à différentes fillettes ? traduisent-ils différentes humeurs ou sont-ils l’expression des différentes facettes de nos personnalités ?

MG : Tu considères Come to me, 2003-04, comme un hommage à la poupée d’Hans Bellmer. En plus de cette indéniable référence, je pense aussi aux Video Freaks de David Cort,1973 qui selon des manipulations propres au matériel vidéo de l’époque et parfaitement expérimentales qui m’échappent parvient à formuler des figures grotesques. L’ambiance est plus cavalière, mais me fait aussi rebondir sur un de tes dessins triplet, 2004. Le corps érotisé de la femme et sans visage. Le corps démantelé est présent dans ton travail, tu m’as aussi évoqué ton intérêt pour l’univers d’Annette Messager…

JS : Oui la référence à Bellmer est évidente. J’aime beaucoup son travail sur la poupée, cette ambiance à la fois ludique et malsaine.
C’est intéressant de mettre mon travail en relation aux années 70 – années que j’affectionne particulièrement. Je n’avais jamais fait le rapprochement avec les recherches de David Cort et de son groupe New Yorkais Videofreex. Mais c’est vrai que leur langage pictural, totalement expérimental grâce au nouveau médium de la caméra vidéo est aussi lié à mon univers. Face à des séquences comme « Expanding body parts », je me retrouve dans un univers familier : ce gros corps sur ces toutes petites jambes et cette jambe à la place du nez !
Le corps démembré, disloqué, décousu, m’a toujours fasciné. C’est une des raisons pour laquelle je me suis fortement intéressée au travail d’Annette Messager car je retrouvais dans son travail beaucoup de choses proches du mien.
Ce corps en morceaux ou rafistolé est omniprésent dans mon travail. En 1998 il existe surtout sous forme de métaphore avec l’utilisation à outrance du jouet. Les barbies se retrouvent avec des têtes de chiens en peluches, les ours avec des têtes de poupées…
Du ludique, il s’érotise dans « Made in Japan » (c’est une série de photographies réalisée au Japon, à partir de porte-clés). Le corps est toujours montré en morceaux, en gros plan. Déformé.
Mais c’est sûrement dans le dessin que ce corps se transforme le plus car ce médium permet une grande liberté. Il devient grotesque (la série des « Petits monstres » est issue de l’imagerie médiévale ou humain et animal se mêlent), fantasmagorique, cru, sanglant… sensuel voire érotique comme tu le soulignes. Dans « Triplet », les corps sont sans tête et s’emboîtent comme un corps unique. Pour moi ce dessin est très poétique, l’ondulation des corps suggère une musique. Beaucoup de mes dessins tournent autour de ce corps que l’on pique, que l’on découpe, que l’on pend, que l’on électrocute… Mais la plupart du temps avec distance et humour ! Même si, comme pour « For your eyes », ce n’est pas très drôle !
En fait, le corps même absent est toujours présent – comme dans tous les travaux que j’appelle « aliénation ». Quand je travaille sur le médicament, c’est du corps dont je parle. Ce corps malade, ce corps des XXe et XXIe siècles ! ce corps que l’on soigne, que l’on vitamine, que l’on maltraite, que l’on corrige, qu’on lipo-suce, que l’on botoxe !
Dans « La maison malade » ou « Salle capitonnée », le corps est partout, derrière toutes ces boîtes collectées auprès des hôpitaux, de particuliers… qui ont circulé de main en main. Ou encore derrière ces coussins transparents qui suggèrent toutes nos obsessions pour nous rendre mieux, plus « beau », plus jeune… qui évoquent nos rituels quotidiens.
Finalement, quel que soit le médium, c’est de la même chose dont je parle.

MG : La dimension érotique du corps est particulièrement jouée dans Dissolution…

JS : oui c’est vrai, dans Dissolution le corps est érotisé.
Un jour, à l’étranger, je découvre ce produit (un dissolvant) et je suis tout de suite fascinée par cet objet que je trouve complètement incongru, étonnant et drôle.
Dans le film, on voit juste les mains d’une femme aux ongles rouges. Ces doigts plongent un par un dans un pot de manière très sensuelle, voire hypnotisante. La métaphore est évidente. Mais tout au long de cette sorte de narration, je pose des questions sur la place de la femme et de la relation à l’autre sexe ; de solitude – celle de la femme confuse dans son rôle de femme. Elle est entre acceptation et refus. Elle accepte son rôle de femme et sa féminité en peignant ses ongles en rouge. Mais elle les nettoie alors qu’ils sont parfaitement peints comme pour montrer son refus de séduire.
Le choix de la couleur rouge est significatif. C’est la couleur de l’amour, de la fatalité mais c’est aussi la couleur du sang. Ce rouge renvoie au corps, au rythme qui lui est chaque mois imposé. Il renvoie à la vie et à la douleur.
C’est un film sensuel et séduisant mais aussi très froid et très violent… tout en étant une ode au plaisir.

Mo Gourmelon et Jeanne Susplugas
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