Le syndrome Susplugas
L'oeil

Née en 1974 à Montpellier, vit et travaille à Paris et Berlin

Un espace clos, saturé de boîtes de médicaments. Ou plutôt une invraisemblable pharmacie livrée au chaos, débordant d’emballages de tout poil, empilés, entassés du sol au plafond, livrant au visiteur inquiet le spectacle affolant d’un formidable et irrépressible éboulement de petits cartons vides noyés dans leur déversement, obligeant le spectateur indécis à se frayer un chemin en les piétinant. Ainsi Jeanne Susplugas avait-elle bâti sa Maison malade présentée au gré de ses nombreux voyages, en février dernier lors de son exposition Hypocondriaque à la galerie Mizuma à Tokyo et à la foire Miami Basel en 2002. L’image nauséeuse et inflexible d’une société occidentale malade de sa surproduction, rassasiée au point de s’étouffer de médicaments et autres prescriptions. Alors qu’ailleurs l’accès au soin manque cruellement, la société occidentale panse ses plaies de riches et finit par enfanter des affections dont on ne sait plus très bien si elle résultent véritablement d’un malaise, s’auto-produisent dans un délire hypocondriaque, ou découlent de la consommation outrée de substances chimiques. Ou tout à la fois. Difficile de repérer qui de l’œuf ou de la poule… Si la « croisade » de Jeanne Susplugas prend appui sur l’environnement qu’était celui de son enfance alors que ses parents travaillaient dans le milieu pharmaceutique et médical, c’est en explorant l’univers du jouet et de la poupée qu’elle amorce son parcours. Un retour trouble sur l’enfance qui ne la quitte plus. A la fin des années quatre-vingt dix, la jeune femme qui se partage désormais entre Paris et Berlin, aménage un langage plastique ébauchant une mise en forme, en scène, en jeu et en matière du médicament. Gélules en gros plan, gélules en sculpture-objet, gélules en sachet, gélules tranquillement et machinalement absorbées par un enfant, bains de gélules, les environnements, vidéos ou photographies que l’artiste investit d’emballages attrayants ou de comprimés colorés s’exhibent comme autant de confiseries tentantes et pointent la correspondance entre consommation de masse et industrie pharmaceutique, les laboratoires recourant aux mêmes techniques marketing que pour n’importe quel autre objet usuel de consommation. Une course à la séduction qui a fini par banaliser largement, dangereusement, l’absorption des médicaments, devenus objets de désir autant qu’objets de dépendance ou de confort. A l’image d’Addicted, étrange diaporama projeté par Jeanne Susplugas en octobre dernier à la galerie lyonnaise Olivier Houg. Des visages y défilent à cadence rapide. Moins portraits que gros plans centrés sur le geste qui fait ou qui précède l’ingestion de la pilule, posée sur la langue ou saisie entre deux doigts. Un geste mécanique fixé par l’objectif de la jeune femme et qui pourrait être une manière de lire chacun d’entre nous. Ni Damien Hirst en jupons, ni activiste forcenée, Jeanne Susplugas se refuse finalement à la démonstration, pour lui préférer le constat et le jeu formel. Jusqu’à l’abstraction. Saupoudrés d’un brin de candeur équivoque, ses dispositifs révèlent une troublante intimité, une poésie aussi fragile que radicale, sans que ses images ou même le comportement du spectateur ne parvienne à distinguer la part de fascination de celle du dégoût face à la drogue des temps modernes, présence ordinaire, tranquillisante et sans doute définitive dans nos pharmacies et hôpitaux, et qui plus est dans nos maisons, nos tiroirs et nos sacs à main.

Manou Farine et Bénédicte Ramade
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