Il y a encore peu de temps, les oeuvres de Jeanne avaient sur moi un effet anxiolytique. Son cachet de Lexomil surdimensionné, en particulier. Il m’était en outre une invitation au voyage : on ne me fera jamais embarquer dans un avion sans ces merveilleuses petites pilules qui transforment les plus sévères turbulences (au dessus du Groenland, ce sont les pires) en partie douce de montagnes Russes. J’ai aussi une affection particulière pour son cerveau composé de nouilles, un assez réaliste portrait de mes propres neurones, surtout quand je descends enfin de l’avion en question. Ou pour ses photos de figurines japonaises, qui s’emboîtent avec douceur et poésie, et autres poupées innocentes, qui, chez une jeune femme à l’apparence si angélique, émoustille le vieux dégueulasse qui sommeille chez tout critique : n’avons-nous pas embrassé ce métier après avoir, dans l’adolescence, lorgné les Vénus endormie, Source et autre Bain turc reproduits dans le Robert ? Enfin, pour les plus classiques d’entre nous : je soupçonne les confrères modernistes amoureux du Ready made d’avoir connu leurs premiers émois dans le catalogue de Manufrance ou, pour les plus jeunes, dans celui de La Redoute. Pour ma part, je faisais feu de tout bois : ils cohabitaient, et cohabitent encore.
J’avais pourtant commencé à me méfier lorsque, lors d’une soirée au Design district de Miami, j’avais regardé une vidéo de Jeanne montrant un enfant se bourrer de ces médicaments si utiles aux adultes. Ce qui était amusant et léger dans un contexte – rien de péjoratif dans ces deux mots, mais Jeanne a souvent l’élégance de l’humour et la qualité extrême de ses images rend très attirants les produits les plus dégoûtants – devenait effrayant, dans celui de la société nord américaine qui n’hésite pas à traiter les mômes, les hyper actifs, ce qui médicalement peut se justifier, mais aussi les simplement turbulents, au Prozac ou à ses dérivés, pour que les petits monstres se calment.
Cependant, ce n’est que très récemment que j’ai compris que nos obsessions, somme toute relativement innocentes et bien banales, tenaient de la bluette, comparées au monde que révèle les dessins de Jeanne. (A Moscou, par exemple, 40.000 enfants vivent seuls, dans la rue. Pas de médicaments pour eux : la colle et l’alcool en tiennent lieu. La violence est constante. Les filles se prostituent. C’est pourquoi les dessins de Jeanne ne peuvent plus être regardé sans trembler.)
Pourtant, certains sont apparemment simplement coquins, comme cet hilarant inventaire de godemichés alignés comme à la parade. Mais une observation plus attentive révèle vite des détails inquiétants. Ainsi Under my foot, qui pourrait apparaître comme une ode aux tongs. Mais, à l’exemple de La Lettre volée d’Edgar Poe, le secret est d’autant mieux caché qu’il est bien en vue : sous son joli pied aux ongles vernis, ce n’est pas seulement la claquette, mais la souris qu’elle écrabouille.
Jeanne joue aussi du contraste, à l’intérieur d’un même dessin, entre un trait incisif, et des zones plus floues, qui laissent une place redoutable à l’imagination du regardeur. Purple eye, par exemple, oppose un œil soigneusement maquillé, aux longs cils peints, et une tache rouge, plus proche du sang que du fard à pommettes. Même ambiguïté dans Holding my heart, où des mains délicates aux ongles manucurés pressent un coeur bien rouge. Qui, en s’écoulant vers le bas, prend une forme plus équivoque.
D’autres sont plus explicites, comme ce sexe sanglant, corollaire de L’Origine du monde, voire parfois difficilement supportable comme cette femme brandissant un bistouri, aux seins recousus mais encore en pleine hémorragie au niveau du bassin ; ou ils flirtent au contraire avec l’humour et le surréalisme, comme ce sèche-cheveux qui prend sa liberté et file sur ses deux pattes. Avec toujours cette redoutable manière de mêler un graphisme acidulé, parfois proche du dessin d’enfant, du manga, et des thèmes que même un adulte hésiterait à évoquer devant son psychanalyste.
Cette vision que Jeanne, européenne mais cosmopolite, à l’abri du besoin mais qui sait la misère du monde, dont l’enfance a été protégée mais qui a connu dans sa chair la douleur et la maladie, est un regard unique de femme, sur la séduction, mais aussi sur la cruauté, sur les rapports amoureux, mais également sur certaines perversions. Bref, sur une réalité que la télévision ne montrera jamais, que la raison se refuse le plus souvent d’envisager.
Mais, comme disait l’autre, le réel, c’est quand on se cogne. Ces dessins choqueront. J’espère. Sinon, il est recommandé de se faire soigner.